vendredi 13 novembre 2009

Délicieuse violence

Pourquoi Yitshaq voulait-il bénir 'Essav ? 
Avant de mourir, Ytshaq souhaite bénir son fils 'Essav. Mais il bénit finalement son deuxième fils, Ya'aqov, déguisé en 'Essav. Pour comprendre comment Ytshaq a pu se tromper et ne pas reconnaître Ya'aqov, la Tora précise auparavant :
וַֽיְהִי֙ כִּֽי־זָקֵ֣ן יִצְחָ֔ק וַתִּכְהֶ֥יןָ עֵינָ֖יו מֵֽרְאֹ֑ת וַיִּקְרָ֞א אֶת־עֵשָׂ֣ו ׀ בְּנ֣וֹ הַגָּדֹ֗ל וַיֹּ֤אמֶר אֵלָיו֙ בְּנִ֔י וַיֹּ֥אמֶר אֵלָ֖יו הִנֵּֽנִי׃
"Et ce fut, quand Ytshaq vieillit, ses yeux s'obscurcirent au point de ne plus voir. Il appela 'Essav, son grand fils, et lui dit : Mon fils. Il lui dit : Me voici."
Pour certains commentateurs l'aveuglement d'Ytshaq répond à une question préalable : Pourquoi Ytshaq choisit-il de bénir 'Essav, son fils le plus violent ? Comme nous l'avait dit la Tora, depuis leur jeune âge, les deux frères diffèrent :
"'Essav devint un homme connaissant la chasse, et Ya'aqov devint un homme simple habitant sous les tentes."
D'ailleurs, pour leur mère Rivka, il est évident que Ya'aqov est seul méritant. Et c'est elle qui l'incite et l'aide à prendre la place d''Essav. Selon cette interprétation, le même aveuglement qui cache à Ytshaq la véritable personnalité de son fils 'Essav, permet finalement à Ya'aqov de prendre la place qui lui est due.
Pourtant, tel que le présente la Tora, Ytshaq ne méconnait pas la personnalité de son fils 'Essav. Il sait bien que ses deux enfants sont différents. La Tora précise ainsi que 'Essav a profondément déçu ses parents à la suite de ses mariages avec des femmes hittites (Gen. 26, 35) :
"Elles furent une amère affliction pour Ytshaq et Rivqa."
Or, dans les versets, c'est immédiatement après, qu'Ytshaq décide de bénir 'Essav. Plus encore, Ytshaq demande à 'Essav de lui préparer un repas pour qu'il puisse le bénir et il évoque précisément, à cette occasion, l'aspect guerrier d''Essav (27, 3) :
ב וַיֹּ֕אמֶר הִנֵּה־נָ֖א זָקַ֑נְתִּי לֹ֥א יָדַ֖עְתִּי י֥וֹם מוֹתִֽי׃ ג וְעַתָּה֙ שָׂא־נָ֣א כֵלֶ֔יךָ תֶּלְיְךָ֖ וְקַשְׁתֶּ֑ךָ וְצֵא֙ הַשָּׂדֶ֔ה וְצ֥וּדָה לִּ֖י צידה (צָֽיִד)׃ ד וַֽעֲשֵׂה־לִ֨י מַטְעַמִּ֜ים כַּֽאֲשֶׁ֥ר אָהַ֛בְתִּי וְהָבִ֥יאָה לִּ֖י וְאֹכֵ֑לָה בַּֽעֲב֛וּר תְּבָֽרֶכְךָ֥ נַפְשִׁ֖י בְּטֶ֥רֶם אָמֽוּת׃
"Et maintenant emporte tes armes, ton carquois et ton arc, sors dans la campagne et chasse du gibier pour moi. Fais-moi des mets délicieux comme je les aime, apporte-les-moi pour que j'en mange, afin que mon âme te bénisse avant que je meure."
Son esprit a donc bien perçu la violence d''Essav. Et c'est avec lucidité qu'il décide de le bénir et non par aveuglement. Il tient précisément à faire dépendre la bénédiction de la personnalité particulière d''Essav. Il veut lui enseigner que la puissance de son bras et la fougue qui l'anime n'expriment pas nécessairement un désir de pouvoir fondé sur la violence et la destruction. Sa force est indispensable pour faire de ce Monde un lieu de délices et de bénédictions. Ytshaq considère en effet que le peuple qui héritera de sa bénédiction devra relever de nombreux défis. Son fils Ya'aqov, l'homme intègre, enfermé dans sa tente pour étudier, ne semble pas capable de vivre – survivre - en tant que peuple de D., dans un monde naturel, sur une terre concrète et parmi toutes les nations de l'Humanité. 'Essav, l'homme fort, le chasseur, devrait-être plus à même de s'intégrer dans le monde s'il parvient à canaliser sa violence.
De plus, si Ytshaq avait choisit de bénir Ya'aqov, son fils apparemment le plus vulnérable, il l'aurait aussitôt livrer à la colère d''Essav. Mais en bénissant 'Essav, Ya'aqov se serait certainement résigné à accepter la décision paternelle et le droit naturel du premier-né. Le choix d''Essav est donc le choix d'une Histoire pacifique.
Nous pouvons alors imaginer la surprise et la terreur d'Ytshaq quand il se rend compte qu''Essav a été trompé. A présent, l'Histoire des peuples héritiers de Ya'aqov et d''Essav sera conflictuelle, tragique. La réaction d'Ytshaq quand 'Essav rentre de la chasse, alors que Ya'aqov vient d'être béni, est mise en relief par la lecture traditionnelle du verset. Nous trouvons, dans un même verset, une suite inhabituelle de té'amim au ton élevé :
« Ytshaq fut pris d'une très grande terreur et il dit : Alors, qui donc a chassé le gibier et me l'a amené ? J'ai mangé de tout avant que tu ne viennes et je l'ai béni. Qu'il soit effectivement béni ! »
לג וַיֶּֽחֱרַ֨ד יִצְחָ֣ק חֲרָדָה֮ גְּדֹלָ֣ה עַד־מְאֹד֒ וַיֹּ֡אמֶר מִֽי־אֵפ֡וֹא ה֣וּא הַצָּֽד־צַיִד֩ וַיָּ֨בֵא לִ֜י וָֽאֹכַ֥ל מִכֹּ֛ל בְּטֶ֥רֶם תָּב֖וֹא וָאֲבָֽרְכֵ֑הוּ גַּם־בָּר֖וּךְ יִֽהְיֶֽה


Les té'amim donnent du sens, du goût littéralement, aux mots de la tora. Mieux qu'en français, l'hébreu utilise le même mot pour dire la saveur et le savoir. C'est exactement ce que Ytshaq avait demandé à 'Essav pour mériter la bénédiction : chasser le gibier et lui apporter des « mate'amim », des « mets délicieux ». Il lui demande de donner un sens à sa force, de l'utiliser comme un moyen de bonheur.
Les mots de la Tora comme les actions de tous les jours doivent porter un sens fort. Une vie vécue insensiblement comme une tora lue mécaniquement ne sont pas porteurs de bénédiction. C'est ce que nous a montré notre ancêtre Ya'aqov. En écoutant l'ordre de sa mère il nous a enseigné que la bénédiction se mérite. Il faut agir avec beaucoup d'intelligence et énormément de volonté pour suivre le chemin de vie d'Abraham et Ytshaq. C'est la raison pour laquelle son père a finalement maintenu la bénédiction. Il ne lui a même pas reproché de l'avoir trompé. Ya'aqov avait montré qu'il méritait bien plus qu''Essav cette bénédiction parcequ'il la désirait ardament et avait décidé d'agir pour l'obtenir.

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